Union Is Strength

13.06.2022

À Nantes, les premiers pas d'une nouvelle insertion pour les sans-abri

Projet unique en Europe, 5Ponts est une structure d'accueil des sans-abri et d’aide à la réinsertion à Nantes. Au cœur d'un quartier d’habitation, il vise à créer du contact avec les habitants. Mais un an après son lancement, les barrières restent nombreuses.

Guillaume Amouret (FR) / Eleftheria Tsaliki (EL)

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Sur l'île de Nantes, un quartier fonctionnant sur le principe d'un village solidaire est en train de naître, notamment dans le but de permettre aux personnes sans-abri de mieux s'intégrer
Sur l'île de Nantes, un quartier fonctionnant sur le principe d'un village solidaire est en train de naître, notamment dans le but de permettre aux personnes sans-abri de mieux s'intégrer. | Capture Ville de Nantes via YouTube

À Nantes (France)

Il est 13h, le deuxième service commence à RestÔvives, le restaurant solidaire des 5Ponts. Sidi, tablier à la taille et calotte de cuisinier sur la tête, fait des allers-retours nerveux entre la salle et les cuisines. Son travail est pourtant terminé: la brigade a fini les préparations; maintenant, place au service.

En salle, les hôtes de l'accueil de jour du complexe de l'association nantaise Eaux vives, qui vient en aide aux sans-abri et les épaule dans leurs démarches d'insertion, mangent dans une joyeuse ambiance où se mêlent conversations et bruits de fourchettes.

Ouvert il y a un an, le centre regroupe, au sein du village-quartier des 5Ponts, sur l'île de Nantes, les différents services que l'association avait déjà mis en place mais qui, jusque-là, étaient éparpillés dans la ville. Dont le restaurant, où le repas coûte 1,70 euro. Chaque midi, soixante déjeuners y sont servis aux accueillis de la structure et à ses salariés. Ils sont les seuls à pouvoir en profiter pour le moment, mais le restaurant devrait ouvrir ses portes au grand public dans le futur.

Chaque lundi et vendredi, dès 8h du matin, Sidi revêt son uniforme de cuistot. Il a intégré la cuisine à la fin du mois de février, après une période de sans-abrisme de plusieurs mois. Sur son passé, l'homme reste discret. «Le premier rendez-vous que j'ai eu avec l'équipe des 5Ponts, c'était en octobre. J'étais dans une situation compliquée, logé par le 115 [le numéro d'hébergement d'urgence pour les personnes sans-abri, ndlr]. Mais les travailleurs sociaux des Eaux vives, je les connaissais déjà avant», nous explique-t-il.

Alors qu'il avait encore une vie de mari et de père de famille, il venait en effet quotidiennement passer une heure ou deux à l'ancienne halte. C'est à la suite d'un événement difficile que Sidi s'est retrouvé plusieurs mois sans logement.

«La fierté d'avoir un travail»

À 5Ponts, il a d'abord retrouvé un travail. Son poste est l'une des innovations testées par la structure: il s'agit d'un contrat «premières heures de chantier». C'est Christine Besnier, responsable du restaurant, qui nous le décrit: «Ce type de contrat est destiné aux personnes éloignées du monde professionnel et vivant sans logement depuis au moins trois mois.»

Concrètement, c'est un CDD sans condition d'embauche (sans prérequis notamment) de quatre heures par semaine dans un premier temps –jusqu'à vingt-six heures en fin de contrat–, lors duquel l'employé bénéficie d'un encadrement au cas par cas. «Si une personne arrive alcoolisée, par exemple, on l'acceptera quand même, mais on lui dira que ça pose un problème au niveau de la sécurité. Ces personnes peuvent avoir un besoin physiologique de boire de l'alcool à cause de leur addiction», précise Christine.

Mais en général, «ce qu'on remarque chez eux, c'est leur fierté de porter leur tenue de travail. Elle leur donne un statut que les autres accueillis veulent aussi avoir», poursuit-elle. Sur les quarante personnes que l'association a employées en un an et demi avec ce type de contrat, une trentaine d'anciens sans-abri ont retrouvé un travail ou ont suivi une nouvelle formation.

Aujourd'hui, Eaux vives compte onze personnes en temps partiel en contrat «premières heures». Et au-delà du fait que le programme offre de nouvelles opportunités d'insertion aux personnes sans-abri, il s'agit aussi d'un changement pour les salariés du centre: «Pendant leurs heures de travail, ils sont nos collègues et lorsque la journée est finie, ils redeviennent des accueillis», explique Christine. Ce qui demande une adaptation particulière. «En salle de pause par exemple, on a l'habitude de parler entre nous des bénéficiaires [les personnes accueillies par le centre, ndlr]. Mais c'est un espace que les employés en premières heures peuvent aussi utiliser.»

Studio aménagé, pétanque...

Ainsi, Sidi n'est pas seulement employé à 5Ponts, il y est également hébergé. Peu après avoir commencé dans les cuisines, il a emménagé début mars dans l'un des quarante studios situés au-dessus du restaurant: 14m² entièrement aménagés pour offrir une solution d'hébergement de moyen terme aux personnes socialement fragiles.

Flanqué de sa référente, Sidi fait le tour du propriétaire. «Je me sens bien, ça me soulage. Je sais qu'ici je suis au chaud», souffle-t-il. L'agencement rappelle un logement étudiant où la salle de bain jouxte la cuisine dans l'entrée, tandis qu'un petit mur de séparation laisser deviner le lit et les rangements dans le fond de la pièce. Dans le coin opposé au lit, un écran de télé et des manettes trônent sur un petit meuble noir. Dans le couloir, une table, quelques chaises et une bibliothèque forment un espace commun à tous les résidents.

Une des travailleuses sociales, Sarah, s'est vue donner la tâche d'organiser des événements pour les faire se rencontrer: des soirées cinéma, des sorties au théâtre… Sidi, lui, consacre son temps libre à son sport préféré, la pétanque dans le jardin du centre. «Le mois prochain, on va organiser [avec l'aide de Sarah, ndlr] une compétition de pétanque avec plusieurs équipes.» Et il s'entraîne assidument: «Je joue tous les jours. Quand tu es dans le jeu, tu oublies un petit peu ce que tu as dans la tête.»

Mais Sidi ne sort pas souvent du village pour aller dans Nantes. «Le problème du nouveau centre, c'est que les accueillis y restent», admet Quentin Col, le coordinateur du centre d'hébergement et de l'accueil de nuit.

Lorsque l'association Eaux vives était éparpillée en trois endroits différents de la ville, les accueillis étaient obligés de transporter leurs affaires d'un point à un autre. Aujourd'hui, le problème est inversé. Il s'agit d'établir des limites entre les espaces et dans le temps. «Lorsque la halte de jour ferme, on prend trente minutes pour faire le ménage, puis on ouvre la porte de la halte de nuit, de l'autre côté du bâtiment. Comme on n'y a que trente couchages, on est obligé de refuser dix personnes chaque soir. C'est aussi pour ça qu'on sépare les entrées.»

Échanges limités avec l'extérieur

Malgré la volonté de l'équipe d'encadrants d'établir un contact avec les autres habitants du quartier, les occasions ne sont pas encore nombreuses. La première raison réside dans le caractère provisoire de l'agencement actuel. Car Eaux vives est toujours la seule association à s'être installée. Un jardin urbain et un marché solidaire manquent encore à l'appel. «La crise du Covid a bousculé les plans de financement», argumente-t-on sobrement.

Les serres du 6ᵉ étage du complexe sont donc encore vides. Tout comme la surface commerciale et les bureaux construits dans le village. À l'ouest, le chantier du futur hôpital universitaire sur l'île de Nantes renforce le sentiment d'un espace pas encore tout à fait habité.

Il faut du temps pour que le projet s'épanouisse et Clarie, coordinatrice du village des 5Ponts, n'est pas en reste pour le faire réussir. Elle a déjà plusieurs idées d'événements pour faire se rencontrer les habitants du quartier. Un an après l'ouverture du nouveau village solidaire sur l'île de Nantes, tout n'est pas encore mis en place, mais la volonté de faire est là.

Union européenneCet article est réalisé dans le cadre du concours Union Is Strength, organisé par Slate.fr avec le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son autrice et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.